Comment les managers RH peuvent-ils anticiper aujourd’hui les jeunes qui entreront sur le marché du travail demain ?

L’avocat Filip Tilleman a invité le trendwatcher Tom Palmaerts pour une discussion à propos de la nouvelle génération de jeunes qui entrent sur le marché du travail. De quoi les jeunes se soucient-ils ? Quelle est leur vision du travail ? Comment les managers RH peuvent-ils se préparer ? Palmaerts trace le portrait d’une génération qui retourne aux recettes du passé, mais en leur donnant un sens totalement différent…

Qui sont « les jeunes » ?

« Par le terme « jeunes », tout le monde pense aux « Millennials » », dit Tom Palmaerts qui étudie déjà depuis de nombreuses années la tendance des jeunes, « mais le Millennial le plus âgé a depuis 39 ans ». Il semble que les jeunes soient maintenant appelés Génération Z. Il s’agit de la nouvelle génération qui entrera sur le marché du travail dans les années qui suivent. Palmaerts précise que les générations évoluent toujours avec un intervalle d’environ quinze ans. Après la Génération Z, suivront les enfants qui sont nés après 2010 et qui naîtront encore les années à venir. Ils sont provisoirement baptisés Génération Alpha et il s’agit en fait de la première génération de « digital natives ». Cette discussion porte surtout sur le passage des Millennials (aussi dénommés Génération Y, ndlr) vers la Génération Z, et l’impact de cela sur notre manière de travailler.

Comment se situent les Millennials par rapport au travail ?

Palmaerts voit que des évolutions importantes sont en cours. Aujourd’hui, selon lui, les départements RH sont forts dans leurs rapports avec les Millennials. On a déjà beaucoup parlé et écrit à propos de cette génération. « Il s’agit en résumé d’une génération de rêveurs, mais qui montre peu de courage pour la réalisation effective », dit Palmaerts. Il nuance d’emblée qu’il s’agit d’une forte généralisation, mais il y a là d’après lui un fond de vérité. Cela est dû en grande partie aux parents de cette génération, lesdits Babyboomers. Cette génération des Babyboomers a très bien vécu, observe Palmaerts: « une plus grande voiture, une plus grande maison et plus de sex & rock ‘n roll que leurs parents ». Ils ont raconté à leurs enfants que tout était possible : le travail et les voyages, le travail et les enfants, gagner de l’argent et profiter,… Il s’agit précisément du problème des Millennials: pour trouver un équilibre, ils doivent faire des choix. « Ils ont appris de leurs parents que tout était possible, mais sont bloqués et en recherche, mais ils ne trouvent jamais un équilibre ou leur passion s’ils n’osent pas faire de choix », en conclut Palmaerts.

Comment la Génération Z se situe-t-elle par rapport au travail ?

La Génération X sont les parents de la Génération Z. Eux aussi ont dit à leurs enfants que tout était possible, mais qu’il fallait toutefois travailler dur pour cela. Le résultat est que la Génération Z prend beaucoup plus de responsabilités, entreprend elle-même et est plus à même de faire des choix, selon Palmaerts. Il s’agit peut-être de la grande évolution des Millennials vers la Génération Z, dit le Trendwatcher : « bien moins d’attention aux valeurs et à l’équilibre, beaucoup plus d’attention à l’action plutôt qu’à la parole ». La Génération Z n’a du respect pour les gens que lorsqu’ils réalisent quelque chose. Cela vaut aussi pour leurs managers et dirigeants d’entreprise. « La Génération Z a grandi, dans l’adolescence, en temps de crise quasi permanent et ils comprennent qu’ils vont devoir faire avec moins, et vont devoir travailler dur pour l’avoir », dit Palmaerts. D’après lui, cela explique aussi que cette génération est beaucoup plus individualiste « il faut y travailler soi-même ». Cela implique tout un défi pour les managers RH et pour les syndicats, estime Palmaerts : « La Génération Z ne va pas accepter sans plus que le travail s’arrête en raison de quelques individus. Ils attendent aussi des entreprises des solutions sur mesure et, si ce n’est pas possible, ils vont les chercher ailleurs ».

La montée de la culture asiatique.

Palmaerts conseille aux managers marketing et RH d’essayer le média social TikTok. « Alors que Facebook est un blog et Instagram des photos, il s’agit de la première app online où c’est fondamentalement la vidéo qui prime. En outre, TikTok fait primer l’intelligence artificielle, alors que chez LinkedIn et Twitter, on ne peut avoir de l’impact que si on a des followers, faisant donc primer le réseau. Cela signifie par exemple que quelqu’un, sur TikTok, peut devenir viral avec une petite vidéo si l’intelligence artificielle le sélectionne. » TikTok est entre des mains chinoises. Cette culture chinoise est déjà enracinée en ce qui concerne la Génération Z, d’après Palmaerts. Il constate que des enfants de dix à douze ans utilisent des signes chinois dans des photos et vidéos pour communiquer entre eux. « Celui qui veut, dans cinq ans, recruter et comprendre la Génération Z, doit maintenant apprendre à utiliser TikTok », prévient Palmaerts. Il donne encore des exemples : la K-pop (pop coréenne, ndlr) est une musique populaire parmi les jeunes adolescents d’aujourd’hui et vient de Corée du sud. Palmaerts voit l’influence de la culture asiatique augmenter durant les années qui suivent. Il ne s’agit plus seulement de copier des succès occidentaux, mais aussi d’imposer de nouvelles tendances, comme par exemple le fast-food, le retail, la musique, la technologie,… 

Travailler en 2030 : énormes défis.

Souvent, les tendances et les innovations commencent dans la culture populaire, estime Palmaerts. D’après lui, on voit déjà cela aujourd’hui dans la robotisation mondiale du marché du travail. Il y a dix ans, les robots étaient encore des gadgets, aujourd’hui, il s’agit d’un collaborateur dans les entreprises, les hôpitaux et les universités. Les robots sont également utilisés contre la solitude, observe-t-il. Il s’agit d’emblée d’un des grands défis pour les années à venir. « Il ressort d’études que plus de cinquante pour cent des jeunes de vingt ans, en Belgique, se sentent parfois seuls. Ils ont des centaines d’amis sur les médias sociaux, mais manquent de chaleur. Si on y ajoute encore du télétravail isolé, on aboutit à des problèmes », affirme Palmaerts. L’étude permet aussi, d’après Palmaerts, de voir que les espaces de travail ouverts ne fonctionnent pas. Il en va de même lorsque quasi toute la communication au travail a lieu via e-mail et les apps. « Nous allons en revenir », pense Palmaerts. « Aussi, dans des villes comme Anvers, en 2030, les trois quarts des travailleurs débutants seront d’origine étrangère, tant de nos pays voisins que de plus loin (lisez également ceci, n.d.l.r.). Ceci comporte d’énormes défis pour les divisions RH des entreprises », dit Palmaerts. Il donne encore quelques exemples parlants : dans le monde, un jeune sur trois est déjà musulman, la différence d’âge sur les lieux de travail en Belgique sera de plus de cinquante ans (entre 16 et 67 ans, ndlr), le nombre de postes vacants en Belgique va largement dépasser les 500.000 et pour chaque job qui disparaît suite à la technologie, 3,7 nouveaux jobs voient le jour, dont nous ne pouvons pas précisément estimer le contenu (source Agoria, n.d.l.r.). « Comment allez-vous faire ? », se demande Palmaerts à voix haute. Il voit les managers RH comme les nouveaux business managers qui engagent les bonnes personnes et les gardent à bord en les impliquant dans une histoire. « Rh sont les dirigeants de demain, tout le monde s’inquiète pour le personnel ! ». 

Mission RH : que les gens se sentent à nouveau bien.

Selon Palmaerts, un des grands défis des entreprises, et donc aussi pour les RH : le well-being. Il entend par là non seulement le bien-être mental, mais aussi des choses concrètes comme la qualité de l’air. Selon Palmaerts, les lieux de travail deviendront les lieux les plus sains de la ville. « Faire entrer la nature au bureau par des bactéries saines dans le conditionnement d’air, des tapis purifiant l’air et des plantes est déjà possible aujourd’hui. Sur le plan de l’acoustique et du repos mental, nous verrons encore des progrès. Et évidemment un repas appétissant et sain dans le restaurant d’entreprise. » Palmaerts prévoit que les gens arrêteront à nouveau à temps de travailler, parce qu’ils veulent passer du temps avec leur famille ou veulent encore travailler à leur startup. « On ne peut plus s’attendre à une réaction de jeunes de vingt ans le week-end ou tard le soir. Ils veulent du repos et être laissés en paix, parce qu’ils ont encore beaucoup d’autres priorités », explique Palmaerts. Sur le plan de la mobilité, Palmaerts voit la même évolution : les gens n’ont plus envie de faire la file tous les jours pour aller travailler. Les adolescents et jeunes de vingt ans se déplacent déjà maintenant autrement à travers la ville. « Aujourd’hui, on voit le vélo électrique gagner en popularité dans les entreprises », observe Filip Tilleman. « Parfois, une politique en matière de vélos électriques semble avoir pris plus d’importance qu’une voiture de société pour faire plaisir aux travailleurs. » Cela se situe, selon Palmaerts, dans le même registre de bien-être : libre choix, vie plus saine, plus de confort… Palmaerts pense que les entreprises devront accompagner cela et prévoir l’infrastructure nécessaire. Les entreprises peuvent selon lui encore mieux collaborer sur le plan du bien-être, des formations, du catering, etc… « La Belgique est un pays de PME, mais beaucoup de PME peuvent aussi créer des campus ou développer des initiatives à grande échelle » estime Palmaerts. 

Comment le marché du travail se situe-t-il dans cette vision d’avenir ?

Selon Palmaerts, les entreprises vont devoir rester attractives dans la tendance qui se rapproche. « Ceci peut se faire via des bureaux satellites ou des horaires de travail flexibles », pense-t-il. « Mais la législation et les idées à propos du temps de travail sont fort en retard dans notre pays », affirme Tilleman. « La législation en matière de temps de travail date, par exemple, de 1971. Dans celle-ci, on parle encore toujours de chauffeurs et d’intendants des écuries ! Le temps de travail est toujours vu de manière collective, parce qu’on pense que c’est dans l’intérêt de la collectivité. Mais pourquoi quelqu’un ne pourrait-il pas travailler de 16 heures à 22 heures ? Il doit évidemment y avoir des limites, mais celles-ci évoluent. Pour certains travailleurs, c’est pour certaines raisons une meilleure chose. Le législateur ignore cela totalement aujourd’hui. Comme travailleur, vous ne pouvez pas aujourd’hui choisir librement de travailler le dimanche. Pourquoi pas si, pour des raisons personnelles, c’est mieux pour moi ? », en conclut Tilleman.

Back to the future?

Palmaerts pense que pour un certain nombre de choses, nous avons été trop loin : disponibilité permanente, travail à domicile de longue durée, ne plus collaborer qu’online, espaces de travail ouverts où tout est possible, etc. « Il ne faut pas revenir en arrière, mais bien organiser d’une meilleure manière les bonnes choses du passé pour la nouvelle génération. » Il pense ainsi surtout à se concentrer à nouveau sur l’attention personnelle. Cela signifie aussi élaborer des solutions personnelles sur mesure pour le collaborateur. Les managers RH devront s’asseoir autour de la table et discuter avec la Génération Z. « L’amour c’est … éteindre ton gsm », dit-il en riant. Vraiment écouter et libérer du temps pour garder la Génération Z à bord, c’est à cela que le manager RH devra fortement se consacrer. »

Les entreprises vont solliciter auprès des jeunes, pas l’inverse.

Il ressort d’une étude récente d’Agoria qu’en Belgique, il y aura plus de 580.000 postes vacants d’ici 2030. Les entreprises vont devoir se battre pour attirer les talents. « Le bureau d’intérim ne se trouvera plus du côté de l’entreprise, mais du côté des jeunes qui cherchent du travail », prédit Palmaerts. Dans certaines niches comme les programmeurs, on observe déjà cela maintenant, mais ceci vaudra pour tout le marché du travail. « Qui, par exemple, trouvera encore des jeunes pour travailler dans le secteur du textile ? », se demande Palmaerts. « On ne sollicitera plus auprès des jeunes ayant la petite vingtaine, mais plus tôt. Une entreprise ayant une marque forte ira voir chez les jeunes de quinze ou seize ans. Il ne faudra plus chauffer les jeunes pour le marché du travail. Dans quelques années, le marché du travail aura un tout autre aspect. Par exemple, il ne faut pas former massivement des programmeurs pour 2030 », prévient Palmaerts. « La programmation se fera de manière automatique, parce que les codes de programmation existent déjà. » Aussi, selon Palmaerts, la formation jouera un rôle encore plus important, mais pas dans un contexte scolaire. Si on se réfère, par exemple, à toutes les vidéos DIY sur YouTube qui expliquent comment apprendre des choses par soi-même.

Rassembler des personnes, c’est la clé.

Les hôtels, les aéroports, les campus, etc. sont tous des lieux qui peuvent potentiellement servir à faire travailler les gens ensemble. Sortir les gens de la paresse de leur fauteuil, c’est selon Palmaerts ce qui fera la différence pour les entreprises. C’est d’après lui ce que recherche la Génération Z, même s’ils doivent pour cela partir pour l’étranger. Palmaerts fait le parallèle avec les joueurs professionnels de football belges, les groupes de musique populaires et les dj qui ne voient plus la Belgique comme leur premier marché. « C’est aujourd’hui une grande nouvelle lorsqu’un groupe belge connu ou un DJ vient en Belgique lors de leur tournée mondiale. Il y a vingt ans, c’était totalement différent : alors, nous étions déjà très contents si un acteur belge pouvait faire une tournée à l’étranger. Le défi est selon lui comment, comme entreprise, lier des nouveaux belges à votre entreprise. Et dans tout cela, que signifiera encore une entreprise, un engagement de travailleur ou une nationalité ?