Comment l’employeur peut-il combiner unfair advantage et bonne relation avec son travailleur ?

L’avocat Filip Tilleman a invité Carole Lamarque pour un entretien sur son dernier livre, intitulé « Unfair Advantage » (L’avantage déloyal). D’après l’auteur, si une entreprise veut rester pertinente, originale et performante dans le contexte actuel, elle doit agir et penser comme un guépard. Mais quelle est l’incidence d’un tel modèle sur les rapports entre employeur et travailleur ? En quête de réponses, nous avons fait escale dans la Silicon Valley, à Shanghai et à Anvers. 

1. La rapidité d’un guépard.

De nos jours, une organisation se doit de recruter suffisamment de personnel capable de faire face au changement et disposé à travailler dans un contexte en rapide mutation. Mais Lamarque pointe d’emblée les potentiels effets négatifs. Le risque de commettre plus rapidement des erreurs en fait partie. Or, l’automatisation et la robotisation peuvent aider à réduire cette marge d’erreur. D’après Lamarque, l’inquiétude n’est pas de mise : on aura toujours besoin d’une combinaison entre l’efficacité du robot et le cerveau créatif de l’homme. Quant à la qualité de vie et du travail, elle voit l’avenir en rose : les technologies intelligentes permettront tant aux ouvriers qu’aux employés de travailler moins, mais avec plus d’efficacité et de flexibilité. « Les burn-outs feront place aux bore-outs : qu’allons-nous faire de tout ce temps libre supplémentaire ? », s’interroge-t-elle. 

2. Le focus d’un guépard.

Le guépard bénéficie d’une excellente vue jusqu’à 5 kilomètres. Cette acuité visuelle, il la doit aux deux traits noirs sous les yeux qui réduisent l’éclat du soleil aveuglant de la savane. Aujourd’hui, les entreprises voient souvent moins loin qu’auparavant. Aux plans sur 10 ans ont succédé les projets sur 1 an maximum, associés à un découpage par trimestres. Nous avons perdu la vision à long terme, que Lamarque trouve encore à Shanghai ou Shenzhen, par exemple. Or, en prévoyant nos actions longtemps à l’avance, notre façon de penser change. Selon l’auteur, l’idéal serait de combiner le découpage par trimestres avec une vision à long terme. Au chapitre de la focalisation, Lamarque identifie un autre grand problème : les gens sont aujourd’hui très rapidement distraits. Elle y voit la maladie de notre époque. 

3. L’identité d’un guépard.

Un guépard a un profil très marqué. Dans le monde du travail, ce sont les histoires qui permettent à l’employeur et au travailleur de se profiler et d’être remarqués. Pourtant, les gens hésitent à laisser un avis positif à propos de leur employeur sur les réseaux sociaux. Cela s’explique sûrement par les histoires négatives de travailleurs licenciés suite à des remarques en ligne, estime Lamarque. « Il s’agit pourtant de cas extrêmes, mais ces histoires apparaissent en tête des résultats de recherche et sont largement relayées », note-t-elle.

Filip Tilleman renvoie quant à lui à la tension juridique entre, d’une part, le devoir de loyauté des travailleurs envers leur employeur et, d’autre part, le droit à la libre expression. « Quoiqu’il en soit, le respect est une donnée fondamentale et doit régner en toutes circonstances, même en dehors du contexte d’entreprise », estime Tilleman.

4. La flexibilité d’un guépard.

Aucune voiture n’est en mesure de rouler très vite et de changer subitement de direction sans perte de vitesse. Le guépard, lui, en est capable. D’après Lamarque, les entreprises manquent de flexibilité. « Nous sommes souvent à la traîne. » Filip Tilleman donne l’exemple du temps de travail : « Au lieu du traditionnel 9 à 5, on devrait faire preuve de plus de flexibilité sans pour autant lésiner sur la protection des travailleurs, afin qu’ils puissent prendre suffisamment de repos. »

Un autre exemple est la combinaison de plusieurs jobs. Pour Lamarque, il y a de l’avenir à donner plus de liberté aux gens sur ce chapitre – même pour faire du bénévolat ou un autre travail à visée sociale – sans que cela cause des ennuis avec l’employeur ou le fisc. Filip Tilleman ajoute que, d’un point de vue technico-juridique, il est parfaitement faisable de combiner plusieurs formes ou contrats de travail, tant qu’on est en mesure de respecter les obligations contractuelles de chacun (il est impossible de travailler dans deux entreprises au même moment, par exemple) et tant qu’on évite toute concurrence déloyale.

5. Le territoire d’un guépard.

« Où travaillons-nous ? Cela devient de plus en plus vague. » Lamarque enchaîne sur l’exemple de la voiture autonome. Celle-ci, estime-t-elle, va profondément modifier le lieu de travail. Les distances importeront moins, car on pourra travailler en route. Pensez aux répercussions sur le monde des assurances, l’industrie des transports, l’hôtellerie… D’après Lamarque, les divertissements en voiture gagneront en importance, car il faudra animer les trajets ennuyeux. L’impact sur le travail sera tout aussi énorme, dès lors que les distances et le temps de trajet ne seront plus des critères déterminants. Tilleman réfléchit lui aussi aux conséquences potentielles sur la notion de temps de travail : que signifie-t-elle lorsque le bureau est intégré à la voiture de société ? Aujourd’hui déjà, certaines organisations expérimentent avec un bus d’entreprise, mais ce marché partira en flèche avec les véhicules autonomes. Le droit du travail devra suivre et abandonner les concepts classiques des déplacements domicile-travail.

Outre cela, Lamarque constate aussi que le besoin de contrôle génère de nombreux navetteurs. « Les patrons veulent voir leur personnel, alors que ce n’est pas nécessaire », estime Lamarque. Elle est d’avis qu’un changement des mentalités pourrait résoudre une partie des problèmes d’embouteillages.

6. Les compétences d’un guépard.

« Qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? Cette question, les parents devraient la remplacer par : quelles sont les cinq choses que tu aimes faire ? », souligne Lamarque. Il y a en effet de fortes chances que l’enfant exercera plus d’une activité ou profession – dans la même veine, il est inutile de demander à une personne de plus de 65 ans de devenir pompier. Lamarque donne l’exemple d’un étudiant en gestion financière qui développe sa propre collection vestimentaire en parallèle. Les possibilités de combinaison sont infinies, tant pour les employeurs que pour les travailleurs. « Ces combinaisons créatives sont notre meilleure protection contre l’émergence de l’Asie comme superpuissance économique, mais elles nous aident aussi à nous prémunir contre les bore-outs », explique Lamarque.

7. L’écosystème du guépard.

Duval Union (l’entreprise cofondée par Lamarque, NDLR) est un exemple d’un écosystème où plusieurs entreprises et start-ups travaillent sous un même toit et pour des clients communs. Lamarque recrute des personnes en vue de préserver cet écosystème. « L’État de Californie a une législation spéciale à cet effet », observe-t-elle. « La Californie interdit en effet les clauses de non-concurrence dans les contrats. Ainsi, vous pouvez aller travailler pour une entreprise concurrente moyennant un bref préavis de 7 jours. Mais, du coup, les entreprises californiennes mettent aussi tout en œuvre pour fidéliser leurs talents. » En Belgique, où la situation est très différente, il existe moins de leviers pour lier les travailleurs à l’organisation en dehors du cadre contractuel. 

Carole Lamarque conclut que les ressources humaines et le droit du travail ont intérêt à se préparer aux changements qui s’annoncent. Aujourd’hui déjà, elle se rend en Chine avec des entrepreneurs pour y prendre des photos des modes de travail locaux. « C’est le monde à l’envers », rit-elle.